L'enregistrement de Sans Les Mains
Le journal de session d'Edouard
1er juin 1999 Le grand jour de l’arrivée au studio. Après trois mois enfermé à la maison pour finir d'écrire l’album, il est temps de s’enfermer cinq semaines à Montreux. Avec treize chansons à enregistrer, l’ambiance est plutôt frénétique.
Sans les mains (la chanson) a été écrite une semaine avant l’entrée en studio, dans l’urgence et l’excitation. David Richards me confie que les rares artistes français qu’il ait enregistrés sont Alain Chamfort, Native, Patrick Juvet …et Françoise Hardy, qu’il vénère, comme la plupart des Anglais.

10 juin La chaleur est étouffante même au bord du lac Léman, et Montreux s’affaire aux préparations du festival de jazz. Au studio, les pistes synthétiques sont en place, et les chansons n’attendent plus que les musiciens. Premières prises de voix. La salle d’enregistrement étant à l’étage au-dessus de la régie, on est seul à chanter, dans son petit monde. J’essaye de ne pas trop penser à ceux qui se sont succédés devant ce micro. On me dit que Freddie Mercury était perfectionniste, et pouvait parfois reprendre un refrain des dizaines de fois.
J’ai amené un theremin. Le premier instrument électronique, datant des années vingt, qu’on a surtout entendu dans les mauvais films d’horreur des années cinquante à la Ed Wood. Le seul instrument au monde dont on joue sans le toucher, il est composé d’une boîte centrale dont dépassent deux antennes, une verticale et une horizontale. Par le mouvement des mains, un son est produit, qui change d’intensité et de hauteur suivant la distance entre la main et l’antenne. J’ai acheté mon theremin sur Internet il y a seulement deux mois, mais je suis décidé à en jouer sur mon disque. C’est un son unique, et qui sera parfait pour l’ambiance asile-de-dingues de la chanson Reste encore un peu. Ce n’est pas le premier theremin enregistré au Mountain Studio : Brian Eno en avait amené un il y a quinze ans.

15 juin Tous les jours à treize heures, nous prenons une pause-déjeuner pendant que se déroulent les visites du studio. A cause de sa riche histoire plus que ses installations, le Mountain est assailli quotidiennement par des fans de Queen, Bowie ou Michael Jackson. Je m’étonne de cette ferveur fétichiste; certains sont venus du Japon pour un pèlerinage sur les traces de Freddie Mercury.
La section rythmique est au travail. J’ai joué longtemps avec le batteur dans des groupes, mais ce travail est différent. Il faut un parfait mélange entre les boucles hiphop et le son live de la batterie rock. Nous le faisons souffrir, mais il s’éclate quand même et garde le groove.

21 juin Trois semaines dans une petite chambre d’hôtel commencent à me peser. Un bref blues de milieu de session s’installe. Ce n’est pas mon premier disque, mais le travail avec David Richards est différent et épuisant ; parce qu’on est potes, il ne me laissera pas donner moins de 150 % de ce dont je suis capable. Un soir, après un apéritif, nous retournons au studio où il me fait chanter des chœurs hilarants qu’il a écrit pour Tout cet amour-là, et je me détends. Le stress s’envole quand je redeviens musicien.

27 juin L’album prend forme. Phil Collins téléphone, il a besoin de deux jours de studio. Impossible, lui dit-on, Edouard n’a pas fini sa session. En effet, comme toujours, le retard s’installe : une illumination nous a fait recommencer Drôle de Rêve à zéro. Après quelques heures devant des écrans d’ordinateur, nous invitons Nathalie Manser, la violoncelliste qui avait déjà joué sur Je crois en toi. Je lui écris rapidement une partition, et la chanson prend vie. J’adore ce son riche et grésillant, qui se mélange si bien avec les sonorités électroniques.
Mountain Studio est à cinquante mètres du bord du lac. Souvent, pour se rafraîchir les idées et oublier la chaleur, nous allons nager quelques minutes avant de nous remettre au travail. Il ne restera bientôt plus que le mixage, et ça, ce n’est pas vraiment mon domaine.

4 juillet Le festival bat son plein et les américains célèbrent leur fête nationale. Nous nous enfermons pour éviter les distractions. Tant d’artistes du festival ayant enregistré ici, les visites pourraient être nombreuses. David est très méticuleux au mixage. C’est après tout sa spécialité, depuis qu’il a mixé Ordinary World de DuranDuran qui fut un énorme tube.
La fin approchant, j’essaye de prendre du recul. Pas encore possible. Ce n’est pas encore un album, seulement une collection de chansons, comme un groupe d’enfants qui n’est pas encore une famille.

11 juillet C'est enfin l'heure d'écouter ces musiques les unes après les autres, et je sais que c’est là mon meilleur travail.
On a tous mérité d’ouvrir le champagne, Sans les Mains.